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Appel à communication - Le sublime et ses contraires Littérature, arts et médias (1789-1914)
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Du 03 mai 2026 au 01 octobre 2026Campus Tertrefalse false
Restaurer le sublime, ou son sentiment ? Accepter ce qui nous dépasse serait le premier pas vers la réconciliation avec le monde, une manière de « renouer avec la terre » (Mathilde Ramadier, Renouer avec la terre. Plaidoyer pour un nouveau sublime, Seuil, 2025).
Une telle proposition invite à rouvrir le dossier du sublime, dont le chapitre paraissait clos, tout au moins en termes d’enquêtes savantes. Ancienne catégorie de la rhétorique (la forme la plus achevée du beau, celle qui produit le ravissement de l’âme, muée par le goût classique en registre stylistique de l’ordre le plus élevé), le sublime, laïcisé à l’époque des Lumières, rendu « terrible » par la Révolution, devient peu ou prou synonyme de l’insurrection romantique, jusqu’à leur commun discrédit. En cause, un trop-plein d’éloquence, vieux grief au demeurant malgré la distinction de Boileau, traducteur de Longin, entre l’effet sublime (« cet extraordinaire et ce merveilleux, qui frappe dans le discours ») et le style sublime (les « grands mots ») ; en cause aussi les excès politiques de l’enthousiasme (de la Schwärmerei selon Kant) aux conséquences littéralement incalculables, les déguisements du narcissisme en affirmations de la subjectivité, ou encore les effets de mode, auxquelles la littérature elle-même ne peut prétendre se soustraire. Les vertus pourtant émancipatrices de l’expérience du sublime, qu’il s’exprime au singulier ou en invoquant la communauté, sont contestées au nom d’une conception toujours plus antirhétorique de la littérature, du « scientisme » promouvant l’objectivité comme seule voie d’accès à la connaissance, ou d’une conception plus élitiste – et moins démocratique – de la culture, réservant, non sans dolorisme, l’intensité de l’émotion esthétique à une minorité.
Or, « [d]epuis l’époque de Kant », écrit Jean-Luc Nancy (1988), « l’art est destiné au sublime » : « il est destiné à nous toucher, en touchant à notre destination. Ce n’est pas autrement qu’il faut comprendre, à la fin, la fin de l’art. » Le titre retenu pour le colloque, « le sublime et ses contraires », invite précisément à réinterroger la conjonction du sublime avec la modernité, le moment que désigne l’empan chronologique retenu (1789-1914) correspondant au « long » dix-neuvième siècle, ainsi que la tension qu’il entretient avec ses contraires ou ses apparents contraires.
En théorie tout au moins, la notion semble douée d’une formidable capacité critique à fondre les contraires, et à s’amalgamer ce que la pensée classique maintenait à l’opposé du sublime : à l’évidence le grotesque et le laid, l’humble et le petit, plus subtilement le commun et le banal, ou encore, en contradiction apparente avec la tradition rhétorique, la simplicité elle-même. Dans le sillage des romantiques allemands (Jean Paul, Vorschule der Aesthetik – Cours préparatoire d’esthétique, 1804 ; Theodor Vischer, Ueber das Erhabene und Komische : ein Beitrag zu der Philosophie des Schönen – Le Sublime et le comique : projet d’une esthétique, 1836), chez Hugo aussi dans William Shakespeare, l’ironie supérieure se conçoit de surcroît comme un dépassement des limites de la doxa, puisqu’elle est la capacité à voir la dualité et les paradoxes du réel, à concevoir les « deux côtés des choses » (Peyrache-Leborgne, 1997) ; il en va de même pour le « comique absolu », bien différent de la raillerie selon Baudelaire dans De l’essence du rire, comique que l’on pourra interroger dans sa fonction dynamique et re-créatrice du sublime. L’art, « dissolvant transfigurateur » (Victor Hugo, Proses philosophiques), serait donc voué à chercher l’alchimie des contraires, à la faveur d’une expérience sensible extrême et primitivement négative, essentiellement risquée, pour le sujet et pour l’art lui-même, mais paradoxalement réconciliatrice.
L’hégémonie esthétique du sublime, fût-ce un sublime privatif des « objets négatifs » (Kant, Schiller, Chateaubriand), un sublime christique, qui se retrouve tout « en bas » (Hugo, Sand, Dostoïevski, Tolstoï) ou un sublime diabolique, « inversé » ou « à la renverse » (Barbey d’Aurevilly mais aussi Balzac), n’en paraît pas moins contrariée, tout au long du XIXe siècle en réalité, par de puissantes contre-propositions culturelles. En dépit des grandes synthèses hugoliennes, l’on peut douter que le rire « moderne » (Alain Vaillant et Roselyne de Villeneuve, 2013), la parodie corrosive, la caricature qui défigure, la blague journalistique, enjoignent l’élévation. Par ailleurs, l’art et littérature « industriels », assurément protéiformes et ancillaires, mais séduisants, et dont l’un des avatars inattendus, dans « le siècle de la réclame », n’est autre que la publicité commerciale (Laurence Guellec, 2024), ébranlent eux aussi les hiérarchies esthétiques, en vertu de promesses (la satisfaction des yeux et le confort de l’esprit) manifestement antagonistes. Le kitsch, « style de l’absence de style », « permanent comme le péché » (Abraham Moles), révèle également l’infinie plasticité d’un laid insolvable dans une beauté salvatrice, et amorce sans doute déjà une pensée de la désublimation. Dans cette liste non exhaustive, rappelons enfin que le sentiment de l’absurde, face aux contre-attaques de la laideur, de la bêtise ou de la violence ordinaires – du mal dans sa version moderne –, s’éprouve finalement avec au moins autant d’intensité, au XIXe siècle, que dans les périodes ultérieures.
L’arraisonnement de la modernité au sublime relèverait-il, autrement dit, du pari esthétique, dans lequel se jouerait la possibilité de conserver ou de réinventer, sous d’autres formes, une métaphysique de l’art et de la littérature, notamment au regard du concept de sublimation ? Doit-on, au contraire, en acter l’échec ou les déceptions, voire consigner le sublime parmi les « idées fixes » des antimodernes (Antoine Compagnon, 2005) et renoncer à la restauration d’une notion et d’une émotion par définition impropres à la consommation ? Si le sublime, dont la puissance de fascination procède en grande partie de « la splendeur de l’originaire » qu’il réactive indéfiniment (Baldine de Saint-Girons, 1993), devait par ailleurs se confondre avec une pure expérience du sensible, voire seconder les « politiques de la nature » (Bruno Latour, 1999), comment reprogrammer la médiation du sublime par la littérature, texte critique autant que parole vive, mais si évidemment en situation de concurrence, depuis le XIXe siècle, avec d’autres formes d’expression ?
Les axes retenus pour ce colloque, ouvert aux études associant la littérature aux arts plastiques, à la musique ou à l’opéra, sont les suivants :
- Rhétorique et poétique : les apories du style
- Esthétique : les ambivalences de la terreur et des « sentiments mêlés »
- Politique du sublime : les contradictions de la force
- Topique : les lieux (communs) du sublime
Le colloque co-organisé par Nantes Université et l’Université de Lorraine se tiendra à Nantes Université les 3 et 4 juin 2027 (campus Tertre).
Les propositions ainsi qu’une courte notice bio-bibliographique (2500 signes environ) seront à envoyer aux quatre organisateurs et organisatrices pour le 1er octobre 2026.
Contacts :
Laurence Guellec (Laurence.Guellec@univ-nantes.fr)
Yvon Le Scanff (yvon.le-scanff@univ-lorraine.fr)
Hélène Parent (helene.parent@univ-lorraine.fr)
Dominique Peyrache-Leborgne (Dominique.Leborgne@univ-nantes.fr)